DOUARNENEZ

Allée de la Sainte-Croix


DOUARNENEZ, la ville où j’ai été Médecin


La berceuse

Je n’étais pas installé à Douarnenez depuis bien longtemps lorsque parvint au cabinet médical un appel pour une visite à domicile. Je m’y rendis assez rapidement. Il s’agissait d’une forte fièvre et d’un gros encombrement respiratoire chez un adolescent. La maman était surtout inquiète pour son absence au collège. L’examen et le diagnostic ne posant pas un problème majeur, je pris le temps de jeter un coup d’œil sur l’environnement.

J’étais dans un Pen Ty, une maison basse et rustique en pierres dont ma petite-fille Ana aurait sûrement dit qu’elle « faisait pauvre ». Les murs étaient en pierres apparentes, le sol en carrelage. Il y régnait une certaine humidité. Le malade était allongé dans un lit étroit qui se trouvait en réalité dans la salle à manger. Une cloison en planches séparait cette salle de la cuisine à l’arrière de la maison. Au plafond, deux grosses poutres soutenaient le plancher en bois de la chambre mansardée située à l’étage.

Je m’installais sur la table de la salle à manger pour rédiger mon ordonnance et la feuille de sécurité sociale lorsque mon oreille fut attirée par une douce musique qui venait de l’étage supérieur et filtrait à travers le plancher. A l’étage, une grand-mère tentait d’endormir un enfant et j’entendais même distinctement le bruit de balancement du berceau. La berceuse ne m’était pas inconnue ou du moins l’air de la berceuse mais je n’arrivais pas à bien l’identifier. Et tout d’un coup et à ma grande surprise, je reconnus l’air de l’INTERNATIONALE ! la maman du jeune malade comprit ma surprise et m’adressa un sourire complice. « C’est la Lutte Finale », en berceuse, je n’aurais jamais imaginé que cela fut possible. La grand-mère ne chantait pas les paroles, mais j’entendais à voix basse seulement « La lala, la lala, lalala, lalala », etc. J’aimerais pouvoir vous la fredonner mais par écrit, ce n’est pas possible. C’était beau, et ça avait un côté presque religieux !

Je m’apprêtais à sortir en faisant le moins de bruit possible. Et tout d’un coup la berceuse s’arrêta et je devinai que l’enfant s’était endormi.

J’ai souvent pensé à cette histoire. Elle m’est apparue comme un événement initiatique. Cette grand-mère venait d’apprendre en chantant, au jeune médecin que j’étais, que la ville de Douarnenez où j’avais choisi d’exercer, n’était pas une ville ordinaire. La « Ville Rouge » comme on la désignait parfois, avec un certain mépris était en réalité une ville de luttes ouvrières, où la mer n’épargne ni les hommes ni les femmes de marins. C’est une leçon que je n’ai jamais oubliée.



La Rue « Monte au Ciel »

Il existe à Douarnenez dans le bas de la ville, une Place de l’Enfer. Par chance, l’hôpital donnait dans la rue « Monte au Ciel ». A l’entrée de l’Hôpital, avait été édifiée une arcade monumentale au fronton de laquelle était inscrit en lettres majuscules « Hôpital-Hospice ». Une porte à deux battants en fermait l’accès. La nuit, en cas d’urgence ou pour un accouchement, il fallait sortir de son véhicule, aller actionner la sonnette à droite de la porte et attendre que le gardien – ou son épouse – vienne, vérifie discrètement l’identité du demandeur et ouvre le passage. Et ceci toutes les nuits et par tous les temps. A cette époque, la commande à distance n’existait pas sans doute. C’était en 1965.

L’Hôpital – Hospice avait été implanté sur une longue plateforme rectangulaire qui surplombait dans sa partie basse le bassin du Rosmeur. A droite, l’Hôpital longeait tout du long, l’École des Saints Anges. A gauche, s’échelonnaient les divers bâtiments : la conciergerie, la maison du Directeur, les bureaux administratifs (le bureau du Directeur, de la secrétaire et de l’Économe) puis l’Hospice et enfin l’Hôpital lui-même.

L’Hôpital datait des années 30 mais avait été construit sur le modèle de l’Hospice qui, comme je l’ai raconté, datait de la fin du 19ème siècle. Au centre, un petit perron de 2 ou 3 marches. Au rez-de-chaussée, à gauche, les lits de la Maternité (la salle d’accouchement était au sous-sol). A droite, la radio, le bloc opératoire, une cage d’ascenseur qui ne desservait que le 1er étage. Tout le premier étage était consacré au service du Chirurgie. Au 2ème étage, à gauche, 20 lits de « Médecine – Femmes » et à droite une annexe de la Chirurgie. Dans le prolongement de ce bâtiment avait été construit dans les années 40 en préfabriqué un service de Médecine de 60 lits sur 2 niveaux (rez-de-chaussée et sous-sol).

Voilà la description rapide que l’on peut faire de l’Hôpital de Douarnenez d’il y a 50 ans. Une construction vieillotte, non fonctionnelle dont on comprend à l’évidence que son avenir n’était pas de rester Rue Monte au Ciel. Comme la suite va le montrer.


COATANER

« Le Nouvel Hôpital »

Le Nouvel Hôpital de Douarnenez, c’est ainsi qu’on l’a toujours appelé, fête cette année ses 40 ans. Il y a plus de 40 ans, à l’échelle d’une ville moyenne comme Douarnenez, la construction d’un hôpital était un projet ambitieux. Mille obstacles devaient être franchis, de financement, d’autorisations de toutes sortes, de lieu d’implantation, de volume, d’organisation interne, etc. Tout relevait de la compétence du Conseil d’Administration, présidé par le Maire de Douarnenez, Michel Mazéas qui portait ce projet en lui depuis toujours. Natif de Douarnenez et de Ploaré même, de sa maison natale au bout de la rue Laennec, il avait dû rêver en voyant le terrain de Coataner qu’un jour, ce terrain conviendrait parfaitement à l’emplacement d’un hôpital, et c’est ce qui arriva grâce à lui.

Le second artisan majeur de cette aventure fut le nouveau Directeur de l’Hôpital, Louis Rolland. C’était un homme dynamique, ouvert, qui sût établir des relations rapides et cordiales avec les représentants de la ville, avec le corps médical et avec le personnel dans son ensemble. Il avait de plus ses entrées dans les Ministères à Paris et l’on allait pouvoir compter sur lui pour faire avancer les dossiers. Il fut très souple et très avisé dans le domaine de l’organisation interne des services. L’Hôpital lui doit beaucoup.

Le corps médical, quant à lui, était partagé.

En ce qui concerne les chirurgiens, ils exerçaient depuis toujours à la Clinique Le Clos et à l’Hôpital. Ces deux établissements étaient voisins et leur proximité dans la rue Monte au ciel avait pour les deux chirurgiens beaucoup d’avantages. Années après années, les Docteurs Jean Minet et Jean Habas, qui avaient effectué une longue et magnifique carrière à Douarnenez, approchaient de la fin de leur activité, et ils n’étaient pas favorables à voir le Nouvel Hôpital s’éloigner de la Clinique. Ils avaient en plus le pressentiment que la concurrence finirait par jouer, un jour, en faveur de l’un au détriment de la Clinique, ce qui finit par arriver d’ailleurs. Ce qui est certain, c’est que sur le plan chirurgical, on était à la fin d’un cycle et que l’on était dans la perspective et dans l’attente d’une nouvelle équipe chirurgicale.

Pour ce qui est de la Médecine, l’ambiance était différente. Le Médecin Chef de Service, le Docteur Bernard Philippe venait de décéder, et sa disparition faisait encore plus ressentir le manque de Médecins. L’Hôpital n’en comptait plus que six : deux Chirurgiens, un Radiologue, un ORL et deux Médecins Généralistes (Maternité et Hospice). Le Préfet du Finistère n’eut pas à chercher longtemps pour trouver un remplaçant en Médecine, car j’étais le seul ! Du jour au lendemain, je me suis retrouvé avec la charge de l’Hospice dont j’étais titulaire (180 à 200 lits) et par décision préfectorale du service de Médecine (60 à 80 lits). A ma demande, M. Alain Le Berre, Directeur toujours présent à cette époque, me déchargea immédiatement de l’Hospice car la Médecine était prioritaire. Il me tendit d’ailleurs un piège et me demanda qui je voyais à l’Hospice pour me succéder. Je n’avais pas en principe à me prononcer sur ce sujet, mais puisqu’il me le demandait, je lui répondis que depuis près de dix ans, le Docteur Jean Le Fur assurait mes remplacements pour mes absences et mes congés, qu’il connaissait bien le service et qu’il serait normal que ce soit lui. Ce choix convint d’autant mieux au Directeur que le Docteur Jean Le Fur était son beau-frère. Si je raconte cette anecdote ce n’est pas pour suggérer qu’il y avait là-dessous je ne sais quelle combine. C’était le hasard qui fit d’ailleurs très bien les choses car j’avais pour Jean Le Fur beaucoup d’estime et d’amitié et il devint après un concours officiel Médecin Chef titulaire de ce service jusqu’à sa retraite.

Je pris mes fonctions de Médecin Chef du Service de Médecine le 1er avril 1975. Ce fut une aventure semée d’embuches et d’obstacles. L’important était de restructurer le service et d’augmenter son effectif médical et infirmier. Le Directeur y était favorable et, en sous-main aussi le Maire de Douarnenez. L’opposition vint de la Commission Médicale Consultative (CMC). Elle était constituée de médecins d’une autre génération qui ne voyaient pas pourquoi changer ce qui avait fonctionné jusque là. On peut même ajouter qu’ils ne voyaient pas d’un bon œil le développement de l’Hôpital. Tout était prétexte à objections. Je demandais le recrutement d’un Médecin Assistant. Un seul Médecin avait suffit jusque là. Pourquoi recruter un Assistant ? Le vote fut négatif. Il n’y avait aucune opposition à ma personne. C’était une sorte de combat d’arrière-garde. Il ne fallait toucher à rien. On fit valoir que la durée moyenne de séjour était de 30 jours et que dans ces conditions le service risquait d’être déclassé en service de convalescents. D’où une deuxième demande et un deuxième vote qui cette fois-ci fut favorable. Peu après, vint s’installer à Douarnenez un Cardiologue qui demanda à intégrer l’Hôpital. Refus de la C.M.C. L’Hôpital de Douarnenez avait-il besoin d’un Cardiologue ? Il fallut à nouveau argumenter et insister. Nouvelle demande et deuxième vote enfin favorable.

Toutes ces péripéties ont aujourd’hui quelque chose de surréaliste. C’était une autre époque, des mentalités différentes, mais à force d’obstination, on a fini par avancer. Le service de Médecine s’est équipé petit à petit. Recrutement de deux Médecins Assistants, recrutement de Surveillantes de service à la place des religieuses, de Secrétaires médicales, d’Internes, ultérieurement de Médecins Attachés. Le taux d’occupation augmentait. Des lits de camp étaient ajoutés dans les chambres de malades pour accroître les capacités d’accueil. La durée moyenne de séjour diminuait et entrait dans des limites correctes. Le Service se transformait et améliorait ses performances. En réalité, l’Hôpital tout entier devenait attractif, mais à l’évidence les locaux ne convenaient plus et n’étaient plus à la hauteur. Dans ce contexte, inutile de dire que nous suivions la construction du Nouvel Hôpital avec intérêt et une certaine impatience. A l’heure dite, nous étions prêts et l’installation dans les nouveaux locaux s’effectua sans problème. Le service de Médecine qui était un bloc d’une centaine de lits se scinda en 3 unités : Médecine 3, Médecine 2 et Cardiologie, chaque unité ayant à sa tête un Médecin Chef de Service et une Surveillante attitrée. Le personnel (Secrétaires Médicales, Infirmières, Aides-soignantes) décida librement d’aller dans le service de son choix. La mise en route fut immédiate. La Chirurgie quant à elle se scinda en deux services, de chirurgie viscérale et de chirurgie osseuse. Globalement le Corps Médical s’accrut en nombre de Médecins, de Médecins à temps partiel en Médecine, Cardiologie, Chirurgie, dans les Services Long séjour (Foyer Tymen et Ty-Marhic), dans les Services de spécialités : ORL, Ophtalmologie, Radiologie, Anesthésie et pour la première fois de Médecins à temps plein, Maternité et Service de Réanimation.

Voilà comment nous avons vécu cette phase d’attente et d’installation dans le Nouvel Hôpital de Douarnenez.

Je n’étais pas venu à Douarnenez pour faire une carrière hospitalière, mais pour être simplement Médecin de famille, comme on disait alors. L’Hôpital m’a embarqué dans une grande aventure. J’ai été Chef de Service pendant 35 ans. Grâce à la confiance et à l’amitié de mes confrères, j’ai été Président de la Commission Médicale d’Etablissement et membre du Conseil d’Administration pendant près de 18 ans. J’ai donc été associé de près à l’évolution et à la marche de l’Hôpital, et si j’en parle à la première personne c’est que j’en ai été un acteur et un témoin direct. Mais un Hôpital est une affaire d’hommes et de femmes : Médecins, Infirmières, Agents des services médicaux, des services administratifs, des services d’entretien, Pharmacie, Ambulance, Cuisine et même Lingerie à l’époque. Tous, nous tous, avons vécu l’ouverture du Nouvel hôpital comme une expérience professionnelle et humaine exceptionnelle et comme une chance inouïe. Il n’est que de voir ce qui reste de l’ancien Hôpital pour le comprendre. Il ne faut jamais oublier d’où l’on vient.

J’ai quitté l’Hôpital de Douarnenez, il y a un peu plus de 20 ans maintenant. Après mon départ, j’ai occupé pendant une dizaine d’années les fonctions de Président de la Commission de Conciliation à titre bénévole, commission chargée d’analyser des litiges éventuels entre l’Hôpital et ses usagers. Aujourd’hui, à l’Hôpital, plus personne ne me connaît et je ne suis plus étonné que l’on me demande mon nom et ma carte d’identité. La roue tourne, et ce qui m’arrive, arrive aussi à d’autres. Mais quelquefois, on a la chance de retrouver des visages connus et c’est un plaisir.

Ce texte fait un peu l’historique du Nouvel Hôpital. Aujourd’hui, d’autres sont certainement mieux placés que moi pour dire ce qu’il est devenu, pour dire ce qu’il devient chaque jour et quelles sont les perspectives d’avenir. Pour ses 40 ans d’existence, nous ne pouvons que lui souhaiter de poursuivre sa route. Une route qui ne sera jamais absolument droite, car constamment infléchie par toutes sortes d’aléas. L’essentiel est de ne jamais perdre de vue le but qu’il s’est assigné depuis toujours, d’être d’abord et avant tout au service des malades.

                                                     Fait à Douarnenez, ce 1er mars 2020

                                                              Docteur Alexis BALDOUS



L’Hospice

La Salle Commune

A l’Hospice, la Salle Commune des femmes au premier étage, comprenait vingt-cinq lits. C’était une grande pièce rectangulaire. Les lits étaient adossés aux murs, sur deux rangées qui se faisaient face.

La vie était rythmée par des horaires réguliers. Le matin, le petit-déjeuner, la toilette, les soins infirmiers, la visite médicale. Après le repas de midi, la sieste, le silence et le repos. Au goûter, la parole était de retour, et parfois à leur gré des prières et des chants. A l’époque, il n’y avait ni télévision, ni téléphone portable, et les visites étaient rares. Le repas du soir était servi de bonne heure. Les soirées étaient longues et les nuits précoces. De façon générale, l’ambiance était calme, et malgré leur nombre et la présence de certains caractères bien affirmés, il y régnait une bonne entente. C’était indispensable pour supporter le poids de cette vie communautaire. Certaines d’entre elles se connaissaient déjà pour avoir travaillé ensemble comme ouvrières dans les Conserveries de sardines, d’autres à la Criée la nuit à décharger le poisson. La vie en communauté de ces personnes âgées m’a beaucoup appris sur leur tolérance, sur leur cordialité et sur leur courage. Ce fut pour moi une expérience unique dont j’ai gardé beaucoup de souvenirs.

Deux parmi tant d’autres me viennent en mémoire.

Le premier est l’arrivée dans le Service d’une nouvelle pensionnaire. Un lit s’était libéré, selon la formule, et la place avait été rapidement prise. Elle est entrée dans la salle avec sa valise, intimidée par tous ces regards posés sur elle. Le soin de sa tenue vestimentaire n’empêchait pas de sentir qu’elle était lourde de la décision qu’elle venait de prendre. La Religieuse et une aide-soignante l’ont accueillie et l’ont accompagnée jusqu’à son lit. Elle a défait sa valise et a réparti ses affaires dans la table de nuit. On l’a aidée à s’installer et à défaire ses vêtements. Elle s’est mise au lit et s’est profondément enfoncée sous les draps pour cacher ses larmes et sa détresse. Toutes avaient vécu cette épreuve et leur silence et leur compassion étaient palpables.

Le deuxième souvenir est le décès d’une femme très âgée qui avait passé plusieurs années à l’Hospice. On l’avait vue s’éteindre à petit feu comme une bougie, et elle était morte un beau matin. Aussitôt après sa mort, la Religieuse et les aides-soignantes s’employèrent à faire sa toilette, à l’habiller et enfin à la dissimuler au regard des autres, derrière un paravent. Ce fut alors un tollé général. « Mais comment ? On a vécu ensemble pendant des années. On a partagé ses souffrances et son agonie, des bons moments aussi, vous n’allez tout de même nous empêcher de la voir ? Nous n’avons pas peur de la voir morte ». Les plaintes fusaient de toutes parts. On retira le paravent, le temps qu’elles partagent ensemble un moment de deuil par des prières et par des chants bretons de leur répertoire traditionnel.

Ce sont des souvenirs inoubliables qui ne sont pas un plaidoyer en faveur de la Salle Commune, on le comprendra, je pense. Mais à l’évidence, ce que ces femmes perdaient en intimité, elles le récupéraient largement en solidarité et en chaleur humaine. La chambre seule que tout le monde réclame aujourd’hui – et on le comprend – avec la télévision et tout le reste, cache souvent beaucoup de solitude. Mais c’était une autre époque. Il nous reste à aménager correctement la nôtre et il y a encore beaucoup à faire.

Ce 31 décembre 2017


La Grippe

Mon intention n’est pas de faire un historique de l’hôpital de Douarnenez. Je crois savoir qu’une équipe s’y emploie, et c’est très bien. Je souhaite seulement raconter l’histoire des différentes étapes que j’y ai vécues pendant 35 ans. Je commencerai par l’hospice puisque c’est là que j’ai commencé ma carrière hospitalière à Douarnenez.

Dans les années 60, l’hospice de Douarnenez est devenu un service hospitalier. Par un funeste hasard, les deux premiers médecins chefs de ce service sont décédés assez rapidement l’un après l’autre, à quelques mois d’intervalle. Un nouveau concours a donc été organisé à Rennes. Je m’y suis présenté et je suis donc devenu le troisième médecin chef de ce service. Fier de ce succès, j’ai réalisé assez vite cependant l’étendue de la charge.

Tout d’abord, c’était un énorme service de près de 200 lits, répartis en deux sites. Une centaine de lits à Douarnenez dans l’enceinte de l’hôpital, dans un bâtiment datant de la fin du 19ème siècle, à trois niveaux, un rez-de-chaussée en entresol pour les hommes, les étages supérieurs pour les femmes. L’autre partie était au Vieux Chatel à Kerlaz, à plusieurs kilomètres de Douarnenez dans la campagne.

Jusque-là, l’hospice n’avait été qu’un service d’hébergement assurant le linge, le gîte et le couvert. Il n’y avait pratiquement aucune structure médicale. Pas d’infirmière, si ce n’est une religieuse d’un certain âge, non diplômée – sans doute titulaire d’une équivalence – qui savait pratiquer des injections intramusculaires, pas de surveillante, pas de secrétaire médicale. Une équipe de personnel de service et d’entretien, des femmes, qui n’avaient pas encore le statut d’aide soignantes. Le bureau du médecin se limitait à une pièce nue meublée d’une table et d’une chaise. Dans une armoire en bois blanc, on pouvait trouver un stéthoscope, un appareil de tension, un marteau à réflexe, des flacons d’eau oxygénée, d’éther et d’alcool, des seringues en verre à usages multiples, des aiguilles d’un certain calibre à extrémités émoussées. Bref, l’équipement basique d’une infirmerie. L’équipement de Kerlaz était identique.

Sur le plan pharmaceutique, un stock de Véganine … J’appris très vite que depuis toujours, on donnait chaque soir aux pensionnaires une tisane pour dormir et un comprimé de Véganine (…). Egalement des provisions de Coramine en gouttes et en ampoules injectables, en gouttes pour les petits malaises, en injectable pour les malaises plus importants. L’article du journaliste qui salue mon départ à la retraite, en parlant à mon arrivée, de « médecine de début de siècle » a trouvé la formule à peu près juste.

La Commission Médicale Consultative (CMC à l’époque) comprenait huit membres : deux chirurgiens, un ORL, un radiologue, trois médecins pour les services de médecine, maternité et hospice, et enfin une pharmacienne. Ces confrères, tout à fait cordiaux par ailleurs, étaient anciens, plus âgés que moi. Leur parole avait du poids. Lorsqu’il m’arrivait de demander que l’on pense à équiper mon service, ma demande paraissait toujours incongrue et on repoussait la réponse à la Commission suivante. J’étais nouveau, j’étais jeune. Je ne faisais pas le poids. On m’a même répondu un jour que la création d’un poste de médecin chef pour l’hospice représentait un effort budgétaire pour l’hôpital … J’avais une paye d’interne (ou un peu au-dessus) et en réalité, j’avais surtout besoin d’attendre.

Survint par un heureux hasard, si j’ose dire, la Grippe. C’était une de ses premières apparitions, et avec l’aide des Médias, la Grippe devint en quelques semaines aussi célèbre que la Peste au Moyen Âge. Les pensionnaires de l’hospice, programmés en principe pour être bien portants, tombaient tour à tour, victimes de l’épidémie. En peu de temps, l’hospice devint un service de médecine-bis. Il fallait d’urgence y faire face. La religieuse demanda à être relevée de ses fonctions. Elle fut remplacée par Sœur Geneviève – pourquoi ne pas la nommer – une personne gaie, dévouée, dynamique, dotée d’une belle voix dont elle faisait profiter le service, et qui fit office de surveillante. On détacha une infirmière du service de médecine, une jeune infirmière, qui, si mes souvenirs sont bons, faisait ses débuts dans la profession. Elle était jeune, alerte, et les trois étages ne lui faisaient pas peur. Elle en garderait plus tard un souvenir durable. La secrétaire médicale fut détachée du service de médecine à raison d’une matinée par semaine. La pharmacie dota le service en matériel et en médicaments. Petit à petit les choses changeaient.

J’osai même demander un jour une radio pulmonaire pour un malade qui avait une Pleurésie. Là, je reçus de la Direction une petite mise en garde me priant de ne réserver les prescriptions d’examens complémentaires que pour les cas graves. Il est vrai qu’à y regarder de près, le brancardage d’un vieillard dans un escalier en spirale était peut-être plus dangereux que la Pleurésie elle-même. Le service était tout d’un coup devenu un service de soins mais je compris néanmoins qu’il était toujours sous tutelle et n’avait pas encore atteint sa majorité.

Malgré tout, la situation était en train d’évoluer dans la bonne direction. La Grippe nous avait rendu un grand service et avait fait évoluer les mentalités. Qui oserait prétendre que la Grippe peut dans certaines circonstances avoir des effets bénéfiques. Personne évidemment, sauf moi.

Le 15 Mars 2018


« Le Cinq-Sept »

L’incendie s’est produit le 1er Novembre 1970 à Saint-Laurent-du-Pont dans la discothèque nommée le « 5-7 ». Il a fait 146 morts, en très grande majorité des jeunes de moins de vingt ans. Ce drame a été un véritable traumatisme national qui a bouleversé le pays. On s’en souvient encore. Il a réveillé chez moi une inquiétude qui en réalité ne me quittait pas. Qu’adviendrait-il si le feu venait à se déclarer à l’Hospice de Douarnenez ? Toutes les structures intérieures étaient en bois, les escaliers, les planchers, les cloisons qui délimitaient les chambres du 2ème étage, la charpente. Il n’y avait ni escalier de secours ni sortie de secours. Les hommes au rez-de-chaussée fumaient dans leur lit …

Dans la foulée, j’envoyai par voie hiérarchique une lettre au Préfet du Finistère à Quimper. Ma démonstration était simple. Si le feu venait à se déclarer à l’Hospice de Douarnenez, on aurait sûrement à déplorer une centaine de morts. Après le drame du « 5-7 », ce serait pour le pays insupportable. J’en détaillai même à l’avance les conséquences.

Le premier fusible qui sauterait, ce serait le Médecin-Chef du Service, moi en l’occurence, jugé assez inconscient et irresponsable pour avoir admis dans son service et jusque sous les toits, des personnes âgées, plus ou moins valides, et en tout cas parfaitement incapables de fuir devant les flammes. Personne n’irait voir si je pouvais faire autrement mais j’en serais tenu inévitablement pour responsable. Ma révocation serait immédiate, sans préjuger de ce qui pourrait éventuellement suivre.

Le deuxième fusible serait le Directeur de l’Hôpital, par définition responsable de tout ce qui peut advenir dans son établissement.

J’ajoutai enfin que les retombées seraient tellement importantes, après ce qui était arrivé au « 5-7 », que le Préfet lui-même n’en serait peut-être pas à l’abri. Il paraît qu’à la lecture de cette lettre, le Préfet aurait demandé par téléphone au Directeur de l’Hôpital qui me l’a rapporté : « Qu’est-ce qui lui prend au Docteur Baldous ? ». Celui-ci aurait simplement répondu que j’étais comme tout le monde, sensibilisé à ce problème après l’accident du « 5-7 ». La semaine suivante, on vit débarquer les fonctionnaires de la Préfecture. On ne les avait jamais vus avant.

L’adage dit « A quelque chose malheur est bon ». Et en effet, après la Grippe, cet accident épouvantable risquait d’avoir un impact favorable sur l’avenir de l’Hospice. Il est vrai que nous étions partis de rien et qu’à l’origine, le sort de l’Hospice n’intéressait pas grand monde. Les pensionnaires circulaient librement en ville et dans l’hôpital. Ils faisaient partie de notre décor. Ils n’avaient jamais connu le confort et semblaient se contenter de leur sort. Quant à leur pathologie, elle était liée tout naturellement à la vieillesse. Pourquoi en faire davantage ?

Cependant, au fil des semaines et des mois, les mentalités changeaient. Les Médecins, le Maire, le Conseil d’Administration de l’Hôpital prenaient conscience qu’il fallait faire quelque chose et que le statu quo ne pouvait plus durer. L’absence d’ascenseur par exemple n’était plus acceptable. Faute d’ascenseur, les repas étaient hissés dans les étages par un monte-charge actionné à bout de bras … par des femmes. Plusieurs fois par jour, matin, midi et soir, et combien de fois à chaque repas ? Il faut croire que l’on s’habitue à tout, mais à 50 ans de distance, il y a de quoi en ressentir une certaine gêne, j’allais dire, une certaine honte.

Et je n’ai pas parlé de Kerlaz. J’en parle dans ma lettre au Préfet. Le Vieux Chatel était un ancien manoir au milieu des bois. Il y avait une communauté de deux religieuses et une importante population de pensionnaires. Les femmes étaient hébergées dans le bâtiment en dur, et les hommes dans ce qui avait dû être une immense véranda transformée en dortoir. Ils vivaient dans les bois soucieux de retrouver leur bouteille de vin que chacun cachait au pied d’un arbre. Leur vie était rythmée par le paiement de leur pension. Ce soir-là, les religieuses se barricadaient dans leur chambre. Dans la véranda, c’était la corrida. On s’habitue à tout, je l’ai déjà dit, mais c’était tragique de voir ces hommes âgés vivre dans un certain état sauvage.

Pour ne pas rester sur une note triste, je raconterai l’histoire d’un pensionnaire qui s’appelait – ou était appelé – Marius. Il était défiguré. Son nez était affreusement tordu et couché vers la droite. Un jour, j’eus la surprise de le voir avec un nez parfaitement rectiligne au beau milieu du visage. C’était spectaculaire. Je lui demandai le nom de son « chirurgien ». Il ne le dénonça pas mais me dit simplement qu’il avait reçu un coup de savate. Après, il ne se souvenait plus de rien … Dans ma lettre au Préfet j’indiquais seulement qu’en cas d’incendie, eux au moins auraient la ressource de s’évaporer dans la nature pour échapper aux flammes. Les autres, non.

Tous ces détails et tous ces souvenirs sont un témoignage de ce que j’ai connu et vécu. En tant que Médecin chef de ce service, mon seul souhait était que les choses évoluent et j’y ai contribué autant que j’ai pu. Mais d’autres ont aussi agi et parmi eux, le Maire de Douarnenez, Michel Mazéas dont l’autorité et l’influence ont été déterminantes, et le Directeur de l’Hôpital, M. Alain Le Berre.

Dans la décade qui a suivi, on a vu sortir de terre deux bâtiments destinés à mettre un point final aux deux locaux préexistants, tout d’abord une maison de Retraite, et ensuite un établissement de soins baptisé le Foyer Tymen dans la Hêtraie des Plomarc’h. Le jour de l’ouverture de la maison de Retraite, j’ai assisté à l’arrivée des cars qui transportaient les pensionnaires du Vieux Chatel. Ils s’étaient mis « en Dimanche » et on ne les reconnaissait plus. Eux n’en croyaient pas leurs yeux. On les aurait invités à passer une semaine dans un hôtel 4 étoiles, ils n’auraient pas été plus éblouis.

La construction du Foyer Tymen avançait. J’allais pouvoir exercer dans un véritable service de soins doté de personnel et d’un équipement moderne. Je ne cache pas que j’étais impatient.

Mais les choses ne se passèrent pas comme prévu. Contre toute attente, survint le décès du Médecin-Chef du Service de Médecine brutalement terrassé pendant qu’il consultait. Le Préfet du Finistère me fit savoir que je devais immédiatement assurer son remplacement. Et pour ce qui était de l’avenir, il me donnait 48 heures pour donner une réponse définitive. A cet instant et après en avoir assumé la responsabilité pendant huit ans, l’Hospice, c’était fini pour moi. Ce fut alors le début d’une autre aventure.

Je n’aurais jamais imaginé le caractère prémonitoire de ma lettre au Préfet du Finistère. Elle exprimait seulement mon inquiétude et voulait alerter l’Administration sur les risques d’un incendie. Or, comme le « 5-7 », l’Hospice de Douarnenez a fini sa vie dans les flammes d’un gigantesque incendie la nuit du 04 au 05 janvier 2016. Le bâtiment était désaffecté depuis 2010 – il était temps – et il n’y eut heureusement aucune victime. Entré en service en 1876, l’Hospice terminait tristement son existence 140 ans plus tard. Il n’en reste aujourd’hui que la lugubre silhouette d’une carcasse calcinée.

Le 15 Mars 2018


La Clinique « Le Clos »

DOUARNENEZ – TERRE & MER

Suite à la publication de cette carte postale et de l’intérêt qu’elle a suscité, je me suis rapproché du Docteur BALDOUS, ayant été bien connu comme médecin généraliste et Chef de service à l’hôpital de Douarnenez, qui a été d’accord pour la publication du texte suivant sur l’histoire de la clinique, qu’il en soit vivement remercié.

Germain Malette, Blog « Douarnenez – Terre & Mer »


Pendant des décennies, les médecins de Douarnenez et du secteur (Audierne, Pont-Croix, Le Cap, Le Porzay) ont adressé à la Clinique Le Clos leurs patients pour des soins ou pour y être opérés. Deux chirurgiens y ont fait toute leur carrière, Le Docteur Jean Minet et le Docteur Jean Habas. Grâce à eux, la Clinique Le Clos a été localement un établissement chirurgical de référence.

Il y a un demi-siècle, les hôpitaux des villes moyennes comptaient peu. La majeure partie de la pathologie aiguë était admise dans les cliniques privées qui jouissaient à l’époque d’une très forte renommée. Les chirurgiens y faisaient office de Consultants car les spécialistes étaient rares. Les cliniques avaient finalement la quasi-exclusivité de la chirurgie. Les petits hôpitaux se contentaient du reste, c’est-à-dire du trop-plein des cliniques lorsqu’elles étaient à saturation ou de certaines urgences de ville, les admissions par les pompiers par exemple. L’Hôpital de Douarnenez n’échappait pas à cette concurrence car la Clinique Le Clos se trouvait dans le haut de la rue Monte au Ciel, et les deux chirurgiens exerçaient dans les deux établissements.

Il faut rappeler qu’à l’époque, dans les années 60-70, l’Hôpital de Douarnenez souffrait de multiples carences. Pas de médecin anesthésiste, c’est une religieuse de la Clinique qui descendait en cas de besoin. Hormis le Radiologue et l’ORL, pas de médecin spécialiste. Pas de médecin urgentiste. Le concept de Service d’Urgence n’existait pas. Il y avait bien un Accueil dont Anne-Marie Belliard, comme infirmière, assurait largement la présence. Pas d’interne, leur recrutement était tout simplement impensable. Ils étaient réservés aux Centres Hospitaliers Universitaires ou Régionaux considérés comme formateurs. Pour le Finistère, Brest et Quimper. Pas de surveillante de service, fonction qui incombait plus ou moins automatiquement aux religieuses. Pour mémoire, rappelons encore qu’il existait de nombreuses passerelles entre la Clinique et l’Hôpital. Chaque jour en effet une demi-douzaine de religieuses du Clos descendait à l’Hôpital prendre leur service. On les retrouvait à l’Hospice de Douarnenez et de Kerlaz, au bloc opératoire, en chirurgie et à la maternité. La raison principale en était tout simplement la pénurie d’infirmières. En tout cas, on était très loin des cloisons étanches qui existent aujourd’hui entre le Public et le Privé.

Comme je l’ai déjà dit, il n’est pas dans mes intentions de faire un historique du vieil Hôpital de Douarnenez d’il y a 50 ans ni celui de la Clinique. Je souhaitais en quelques lignes rappeler simplement les liens qui ont existé entre ces deux établissements, relations croisées qui dans le contexte de l’époque ont été plutôt satisfaisantes et évoquer un climat qui a complètement disparu et qui peut paraître aujourd’hui tout à fait incroyable à des gens qui ne l’ont pas vécu.

Mais, personne ne peut rien contre la marche du temps ni contre l’évolution des choses. Un jour les religieuses du Clos ont quitté l’Hôpital et ont rejoint leur communauté. Un peu plus tard la Clinique a posé elle aussi le problème de sa survie. Aujourd’hui, elle a physiquement disparu et il n’en reste qu’un terrain vague. Seule cependant, sa petite chapelle a échappé à la démolition.

La Rue Monte au Ciel, elle, existe toujours mais dans cette rue au nom prédestiné, il n’y a aujourd’hui ni Hôpital, ni Clinique, et entre les deux, l’École des Saints-Anges elle-même a disparu.

Docteur Alexis Baldous


Homme affable à la faconde méridionale, cet occitan a apprivoisé
Douarnenez dès 1966, frais émoulu de ses études médicales menées à Brest
avec une coupure marquante aux services des Armées en Algérie où il fera de
l’humanitaire avant l’heure. Interne titulaire à Brest, son cursus semble tracé:
la Préfecture lui confiera très vite (1968) la responsabilité du service
d’Hospice de l’Hôpital. Une médecine de début de siècle qu’il contribuera à
faire beaucoup évoluer.

Parallèlement, Alexis Baldous, le «patron» comme l’appellent
affectueusement ses jeunes confrères, mène une autre bataille exaltante, la
construction (1979) de ce qu’on appelle encore aujourd’hui le Nouvel Hôpital
dont il sera l’un des pionniers. Une révolution pour Douarnenez, une fierté
pour l’homme, un service inestimable pour une population qu’il invite
aujourd’hui à tout faire pour conserver cet outil remarquable. Il en suivra de
près toutes les évolutions, du recrutement des hommes, à la construction de
la Maison de retraite et du Foyer Tymen (1975), du Foyer Ty Marhic (1994) en
passant par l’acquisition de l’ancienne Clinique Le Clos en 1983.

Homme aux convictions affirmées, diplomate tenace et pugnace, il sera le
représentant idéal du corps médical auprès des instances régionales, obtenant
la confiance de ses pairs pour les représenter auprès du Conseil de l’Ordre de
1970 à 1982. Patron de Médecine 3 à l’Hôpital de Douarnenez, Alexis Baldous
a mis un point final à une carrière longue de 37 années dont près de 20 ans
comme Président de la Commission médicale d’Établissement et comme
membre du Conseil d’Administration de l’Hôpital.

À 65 ans, le Docteur A. Baldous partagera son temps entre Douarnenez,
ses 12 petits-enfants, Mostuéjouls dans la vallée du Tarn, l’Aveyron de ses
racines et également le sud de l’Espagne où il a des attaches familiales.

-> Visualiser l’article de presse


« Le Port Rhu » de Charles Kérivel


Médecine 3

Le service de Médecine appelé « Médecine 3 » devait son nom à sa situation au 3e étage du Nouvel Hôpital. Chaque service hospitalier a son caractère propre. Caractère qui résulte de beaucoup de facteurs, de son orientation médicale, certainement de la personnalité de son Chef de service, et aussi de sa Surveillante, de son autorité naturelle, de son aptitude à rassembler et à gérer le fonctionnement de son service. Cela tient enfin à son personnel, dans sa diversité (secrétaire médicale, infirmières, aide-soignantes, assistante sociale, diététicienne, kinésithérapeute), à sa cohésion, à son entente, à son esprit d’équipe. Le service de Médecine 3 dont j’ai eu la responsabilité pendant une vingtaine d’années avait ses qualités propres, ses défauts aussi sûrement, mais il y régnait un climat d’amitié qui était favorable à tous et aux malades sans nul doute. Il est difficile de décrire la vie d’un service et de vouloir en faire en quelque sorte l’historique. Les jours sont tous les mêmes, même s’ils sont tous différents. Quotidiennement, le travail exige à chaque instant des qualités d’attention, de disponibilité, de dévouement. A l’époque on n’applaudissait pas les soignants comme aujourd’hui. C’était inconcevable, mais on ne dira jamais assez leur mérite. Seuls le savent ceux qui comme moi en ont été au jour le jour les témoins.

Dans ce contexte, l’idée de se rencontrer en dehors de l’Hôpital avait fait très tôt son chemin. Dans un premier temps des dîners en ville ont été réalisés, à Locronan d’abord, puis à Quimper et aussi à Saint-Nic autour d’un porcelet à la broche. Ces dîners sympathiques n’ont pas réussi à briser certaines barrières. Autour de la table, on se réunit par affinités mais finalement les clivages persistent. Nous avons donc fait plus. Nous avons réalisé deux événements assez exceptionnels : un week-end à Jersey et un voyage en Angleterre. Ce n’était pas une mince affaire car en notre absence, le service devait continuer de fonctionner normalement. Cela n’a été possible que grâce à la collaboration amicale du service de Médecine 2 qui a assuré notre remplacement, à charge de revanche le week-end suivant bien entendu.

Le voyage à Jersey s’est déroulé en mai 1981. Un car nous attendait le samedi matin à Ploaré sur la place de l’Église. En fin de matinée nous étions à Saint-Malo. Nous avons embarqué par temps calme jusqu’à Saint-Hélier. À Jersey installation dans l’hôtel où nous avions réservé nos chambres. L’après-midi, visite de la ville, tour de l’île en minibus, soirée très cordiale et très gaie. Le lendemain matin petit déjeuner, courses en ville, retour dans la journée sur le continent, arrivée le soir à Douarnenez. Rien d’extraordinaire en somme dans ce programme mais un dépaysement total, une ambiance nouvelle, excellente dont nous avons mesuré les effets le lundi matin lorsque nous avons repris le travail dans le service à l’Hôpital. Quelque chose s’était passé qui avait modifié nos relations et dont les effets se feraient durablement sentir.

Le voyage en Angleterre s’est déroulé du 4 au 8 mai 1985 dans un autre contexte. La ville de Douarnenez s’était jumelée avec la ville de Falmouth en Cornouaille anglaise. Ce jumelage avait déjà permis d’établir des relations officielles et individuelles entre les deux cités. Restait à les compléter par des relations entre certains établissements, scolaires en particulier et pourquoi pas entre les hôpitaux. L’Hôpital de Falmouth a répondu favorablement à ce projet et nous avons donc programmé une rencontre officielle. J’ai accepté cette mission. J’en avais un peu l’expérience car j’avais déjà, à la demande du Conseil de l’Ordre, organisé le jumelage entre les médecins du Finistère et la Plymouth Medical Society (jumelage qui existe encore). D’autre part mon épouse qui était professeur d’anglais serait une précieuse interprète. Elle organisait des échanges scolaires fréquents avec l’Angleterre en particulier avec les lycées de Truro et de Bath. Nous étions donc des habitués de la ligne Roscoff-Plymouth et de la Brittany Ferries. Le service de Médecine 3 s’est donc trouvé embarqué dans cette nouvelle aventure. Cependant dans la limite des places disponibles, les agents de tous les services qui le souhaitaient pouvaient se joindre à nous, ce qui a été le cas.

J’aurais bien du mal à faire un rapport détaillé de ce voyage. Je n’ai pas pris de notes. Je ne pensais pas en faire un compte-rendu un jour et encore moins 35 ans plus tard. Je me rappelle que nous étions un bon groupe, qu’il y avait des couples avec leurs enfants. De tout cela, les photographies ci-jointes rendront compte beaucoup mieux que mes écrits. Nous avons commis l’erreur de partir en Angleterre avec notre car, ce qui a été une source d’ennuis pour notre chauffeur qui n’était habitué ni à la conduite à gauche ni aux chemins creux et étroits de la Cornouaille anglaise. Il y a eu des temps forts, la visite de l’Hôpital de Falmouth et la découverte de son organisation particulière, de ses salles de malades avec leurs alcôves. La visite a été guidée par un directeur jeune et fort sympathique et s’est accompagnée d’un goûter agrémenté de scones, de cookies et de la traditionnelle cup of tea. Le lendemain a eu lieu la réception à la Mairie de Falmouth, les discours, le tout dans un climat assez protocolaire, cela faisait partie des obligations du jumelage. Ensuite il y a eu la partie touristique, Penzance, Land’s End, Saint Ives, Tintagel, Les Moors, et les inévitables courses dans les magasins et les centres commerciaux, l’achat de souvenirs et de produits qu’on ne trouvait à cette époque qu’outre-Manche. Enfin le retour avec le sentiment agréable d’un voyage enrichissant et réussi.

Pourquoi le rappeler aujourd’hui ? Je devais le faire depuis longtemps, depuis cette cérémonie de mon départ à la retraite où j’ai réalisé la place que ces deux événements avaient tenu dans la vie du service. C’était une sorte de sentiment de fierté et de gratitude d’avoir réalisé quelque chose qui ne se faisait pas ailleurs. Je m’étais promis de l’insérer un jour dans mon blog, c’est fait. Le temps a passé mais cela me permet de remettre en mémoire non seulement des événements rares mais dans son ensemble le service de Médecine 3 qui a tellement compté pour moi et surtout des personnes dont je n’oublierai jamais les qualités individuelles et collectives et qui méritaient bien ce rappel et ces quelques lignes.

Ce 13 février 2021, Dr Alexis Baldous


JERSEY


ANGLETERRE

Le groupe


Réception à la Mairie de Falmouth


Visite de l’Hôpital de Falmouth


Une entente très cordiale